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Un procès de canonisation au Moyen Âge 

Essai d’histoire sociale par Didier Lett. PUF

« Face aux industriels du mensonge, nous ne sommes que de petits artisans de la vérité. » Jean Rostand (1894-1977)

proces-canonisation.jpg« Fabriquer un saint », le titre de la deuxième partie du livre de Didier Lett est un excellent résumé de la principale préoccupation de toutes les factions qui importent en ce début du XIVème siècle, dans les Marches d’Ancône en Italie. « Cette région est au centre des conflits entre l’empereur et le pape, situation qui provoque des combats incessants entre communes… » explique l’auteur. Les luttes entre le parti « guelfe », soutien du pape, et le parti « gibelin », soutien de l’empereur, s’exacerbent. Le fait que des villes passent d’un parti à l’autre au gré de leurs intérêts ne clarifie pas les choses.

Au même moment, un regret taraude un obscur ordre de moines mendiants, les Augustins : il n’y a pas de saint issu de leur ordre, ce qui nuit à son rayonnement. Problème : chez les Augustins aucune personnalité de renom n’émerge. Pas de saint du calibre de François d’Assise, (fondateur des franciscains). Il faut donc accroître le prestige de l’ordre en se donnant une très ancienne origine et en cherchant « une figure d’exception capable de symboliser l’ordre ».

Ces moines décident donc dans un premier temps de réécrire rien de moins que la vie d’Augustin (354-430), père de l’église, pour en faire un des fondateurs de l’ordre !¹ Quant à la « figure d’exception », le choix se porte sur Nicolas de Tolentino, mort en 1305. Seulement voilà, ce moine est totalement inconnu en dehors du monastère où il a vécu. Qu’à cela ne tienne : à partir des années 1320, les Augustins vont commencer à faire pression sur le pape pour qu’il ouvre un procès de canonisation, car, selon eux, Nicolas de Tolentino jouit déjà dans la population des Marches d’une réputation de sainteté, ayant accompli de nombreux miracles. Il n’y a donc plus qu’à avaliser la « vox populi »²…

Tout ce qui compte dans cette région soutient cette idée. La papauté n’est pas contre : elle tient à s’arroger le monopole de la proclamation des saints³. Les notables ont vite compris tout l’intérêt qu’il pourrait y avoir à abriter un saint dans la région : ils espèrent des pèlerinages, promesses de retombées financières… Le procès de canonisation, chargé d’examiner si Nicolas de Tolentino remplit bien les conditions pour être sanctifié, va donc s’ouvrir pendant l’été 1325.

En étudiant le manuscrit de ce procès, l’auteur va mettre à jour toutes les manœuvres ayant abouti à la canonisation tant désirée. Il dévoilera par la même occasion bien des « procédés par lesquels s’exprime la domination sociale ». La hiérarchie dans les témoignages recouvre la hiérarchie dans la société de la province. Certains témoignages sont valorisés : ceux de l’élite, qui a l’habitude de prendre la parole. Tout d’abord, évidemment, les moines augustins, dont certains ont connu Nicolas. Ensuite les notables, mais pas tous : ceux qui ont soutenu le parti guelfe, restés fidèles à la papauté.

Être amené à témoigner et rapporter un miracle permet d’acquérir un grand prestige. Le menu peuple est aussi convoqué, mais ses témoignages sont bien plus courts, rejetés en fin de manuscrit. C’est pourtant ce menu peuple qui a commencé à propager la réputation de sainteté   de   Nicolas, à   colporter   les   récits   de ses « miracles ».

L’Eglise montre ici encore une  fois  sa  capacité  à« recycler » la superstition des couches populaires maintenues dans l’ignorance. Et que dire de ce que révèle le témoignage des femmes… Il passe systématiquement après celui des hommes. Les longs témoignages féminins sont rares, ou émanent de femmes de notables dominants, bénéficiant alors de la situation de leur mari. Plus étonnant, les nobles sont quasiment absents de ce procès, élément révélateur des luttes entre les communes, en plein essor, et l’autorité défaillante de la noblesse locale. Peu entendus aussi les membres d’autres ordres et le clergé séculier (les prêtres). La concurrence est impitoyable…

L’auteur exhume ainsi une partie de la face cachée peu ragoûtante de ces racines chrétiennes qui auraient façonné l’Europe. Il s’agit de défendre des intérêts bien matériels, en enrobant le tout d’un vernis de spiritualité. « Valoriser les racines chrétiennes », réclamait le président Sarkozy dans son fameux discours du Latran...

N’oublions pas que ces racines ont souvent mené à la barbarie. On pense au fanatisme, à l’inquisition, et que dire de l’attitude de ce père, bon chrétien, qui ayant un enfant mort-né, donc non baptisé, le dépose sur le fumier car il ne peut être enseveli en terre chrétienne ? Heureusement le bon Nicolas de Tolentino interviendra, et le ressuscitera juste le temps du baptême. Ouf…

Ce livre foisonnant, enquête minutieuse écrite par un historien soucieux de son métier, est passionnant à lire. À mes yeux, il ne comporte qu’un défaut : beaucoup de citations en latin gagneraient à être traduites.

Robert MARAVAL  -  Juin 2008

¹- Ce n’est pas le premier faux commis par l’Eglise : ainsi la « donation de Constantin », document supposé avoir été rédigé en 315, et par lequel l’empereur Constantin aurait donné au pape Sylvestre l’autorité et le pouvoir temporel sur Rome, l’Italie et la partie occidentale de l’Empire. Très tôt critiqué, la fausseté de ce document n’est admise par l’Eglise qu’au milieu du XIXème siècle.

²- C’est là l’origine de cette expression « vox populi, vox dei » ; dans les premiers siècles de l’Eglise, les saint sont canonisés par la ferveur populaire.

³- Jusqu’au Xème siècle donc, c’est la vox populi qui déclare la sainteté. L’examen des cas de canonisation par la papauté se développe à partir du XIIème siècle.


Date de création : 16/02/2017 @ 07:23
Catégorie : Notes de lecture -
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